Aden-Marseille, d'un port à l'autre

Vue de l'exposition au Centre de la Vieille Charité
Vue de l'exposition au Centre de la Vieille Charité

photo cop. Ville de Marseille

Entre Arabie et Méditerranée

L’exposition Aden-Marseille proposait de retracer l’histoire des liens et des circulations entre les deux ports et de mettre en regard les fonctions et les imaginaires de deux villes, qui relient le monde méditerranéen et la péninsule Arabique, via des routes terrestres et maritimes.

Le Yémen et les royaumes sudarabiques

À la genèse de l’exposition, un ensemble de 25 pièces provenant du Yémen rapportées par des négociants et offertes au musée d’archéologie de Marseille au tournant du 20e siècle. Ces objets sont avant tout les témoins matériels de la riche civilisation née au 8e siècle avant notre ère au sud de la péninsule Arabique, une région désignée par les auteurs antiques comme l’Arabie Heureuse et qui voit naître et se développer plusieurs royaumes jusqu’au 6e siècle. 

Bien qu’indépendants sur le plan politique, ces royaumes partagent une culture commune.
Ils utilisent la même écriture, emploient des techniques d’irrigation similaires, suivent des pratiques religieuses et funéraires proches et adoptent des styles architecturaux comparables.
Cet ensemble culturel forme ce que l’on appelle la civilisation sudarabique, dont le royaume de Saba est sans doute le plus connu.
Malgré l’environnement et le rude climat de la région, les populations sudarabiques ont su tirer parti des ressources naturelles grâce à des systèmes d’irrigation sophistiqués. Cette maîtrise de l’eau leur a permis non seulement d’assurer leur subsistance, mais aussi de bâtir des villes prospères et de prestigieux centres de pouvoir.

Le dynamisme économique de ces royaumes repose en grande partie sur le commerce caravanier, notamment celui des résines aromatiques telles que l’encens et la myrrhe, très prisées dans le monde antique.
La civilisation sudarabique se distingue également par son rapport à l’écrit. Elle a produit une grande quantité d’inscriptions gravées sur la pierre, nous offrant une fenêtre précieuse sur la vie quotidienne, les cultes, les rois et l’organisation sociale de ces sociétés.

La Maison de commerce César Tian et Maurice Riès, 1901
La Maison de commerce César Tian et Maurice Riès, 1901

coll. Alain Fabre-Riès

Des Européens à Aden : commerce, diplomatie et antiquités

Cette collection nous rappelle également la présence des Marseillais à Aden dès les années 1870, à la faveur de l’ouverture de nouvelles routes maritimes après le percement du canal de Suez, guidés autant par des intérêts financiers que par la curiosité et un esprit d’aventure.
Des maisons de commerce, fondées notamment par des Marseillais, s’installent à Aden et au Yémen, alors respectivement sous domination britannique et ottomane s’organisant au sein d’un réseau relationnel restreint, autour de l’agence consulaire créée en 1857.
Certains commerçants – dont les plus connus des Français sont les Riès, les Bardey et les Besse -, se passionnent pour la région. Ils s’intéressent à la géographie, dressent des cartes, décrivent les modes de vie des habitants, collectent des antiquités, des objets ethnographiques, prennent des photographies… 

Le Yémen est encore peu connu de ces commerçants-voyageurs, et il fascine d’autant plus que l’accès aux vestiges du mythique royaume de Saba est difficile, voire impossible.
Le Yémen sous domination ottomane, puis gouverné par l’Imam Yahya, est réputé dangereux, voire interdit aux étrangers après 1918. À défaut de se rendre sur place, ces hommes d’affaires acquièrent depuis Aden des antiquités sudarabiques qui viennent compléter leurs collections et stimuler leur curiosité, certains allant jusqu’à tenter de déchiffrer ou d’interpréter les inscriptions.
Ces pièces font l’objet d’une recherche active, hors de tout contexte archéologique, via des intermédiaires locaux de plus en plus conscients de l’engouement des Européens, des Ottomans et de certains Arabes.

Nasser Al-Aswadi (Yémen, 1978), L'Alphabet sudarabique, encre sur papier, 2024
Nasser Al-Aswadi (Yémen, 1978), L'Alphabet sudarabique, encre sur papier, 2024

collection de l'artiste

Ali Al-Muqri, Bukhûr ‘adanî [L’encens d’Aden]
Ali Al-Muqri, Bukhûr ‘adanî [L’encens d’Aden]

Beyrouth, Dar Al-Saqi, 2014

Regards contemporains

Le passé préislamique est encore très présent dans le Yémen contemporain et fonde une identité commune qui transcende les courants religieux.
La ville d’Aden est quant à elle fortement ancrée dans l’imaginaire lettré occidental, réactivé aujourd’hui en nostalgie d’un passé cosmopolite pré-conflit par certains romanciers yéménites. 

De nombreux artistes entre Marseille, l’Europe et le Yémen puisent dans ce vaste corpus d’images et de symboles pour leurs propres créations.
Les palimpsestes calligraphiés de Nasser Al-Aswadi font écho au riche patrimoine de manuscrits et de parchemins mais aussi aux milliers d’inscriptions gravées sur les parois rocheuses ou des stèles. Son travail puise dans l’énergie des mots, les lettres s’entrecroisent et se confondent pour former un langage qui devient visuel.

Vue de l'exposition au Centre de la Vieille Charité
Vue de l'exposition au Centre de la Vieille Charité

photo Ville de Marseille / Richard Belleudy

Une exposition pour questionner

En interrogeant les itinéraires des objets et des hommes, nous souhaitions mettre en lumière les questionnements liés au transfert du patrimoine culturel et à l’enrichissement des collections muséales qui sont aujourd’hui au centre de nos pratiques.
Les collections d’antiquités proche-orientales s’inscrivent en effet dans le paysage des échanges commerciaux, scientifiques et diplomatiques des 19e et 20e siècles. Leurs provenances sont multiples : objets rapportés par des officiers de marine, des médecins, des consuls et des négociants qui les avaient acquis au cours de leurs voyages, découvertes fortuites, fouilles anciennes ou collectes organisées.
S’attacher aux cadres géographiques, économiques et humains dans lesquels les pièces ont été acquises et ont circulé permet de restituer et d’incarner les évolutions de la mondialisation depuis l’époque coloniale.
Surtout, cette approche rappelle l’importance à accorder à la connaissance des itinéraires des hommes et aux parcours des objets pour apprécier la nature des liens toujours vivants entre des territoires qui semblent aujourd’hui très éloignés.

L'exposition "Aden-Marseille" s'est tenue au Centre de la Vieille Charité de novembre 2025 à mars 2026.

  • Retrouvez ci-dessous les objets du musée d'archéologie méditerranéenne
Brûle-parfum, 3e siècle
Brûle-parfum, 3e siècle

(n° d'inv. 5543)

Catalogue : Sous la direction d'Ann Blanchet, Marianne Cotty et Juliette Honvault, Aden - Marseille : d'un port à l'autre entre Arabie et Méditerranée, Silvana Editoriale, 2026.

Voir aussi :

au musée du Louvre  

au British museum 

au Museum Fünf Kontinente  

DASI, Digital Archive for the Study of pre-Islamic Arabian Inscriptions

Date de modification : 27 août 2026

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